Valerie

Transit sous la pluie, j'écoute la musique monotone des derniers trains de banlieue qui s'échappent de la capitale sur la voie ferrée à cinq cent metres. Sa lumiere, au dernier étage de l'immeuble, éclaire les gouttes de pluie un instant de leur chute. Mon walkie-talkie est silencieux. Je suis sur qu'elle est toujours la, peut etre endormie sur le divan devant la télé.

Mes pieds engourdis dans mes bottes de police volées, j'attends. Un petite Alfa Romeo glisse doucement derrière le halo de ses phares et disparait à un coin de rue. Le cadrant lumineux de ma montre a quartz Japonaise m'indique qu'il est presque minuit. J'attends.

Pour la vingtieme fois je pose la paume de ma main sur la poignée froide de mon .357 magnum. La qualitée familière du metal me rassure. J'attends.

A minuit pile la lumière au dernier étage s'éteint. Je regarde une seconde la memoire du carreau doré avant d'appuyer sur le bouton du walkie-talkie. «Allo Antoine, la lumiere est eteinte». Je relache mon doigt et j'ecoute. Pas de reponse. Je me decide. Si Antoine veut foutre sa merde comme d'habitude, je ne vais pas me faire engueuler a cause de ses conneries. Je sors mon magnum de son etuis en cuir noir et je m'avance vers la porte d'entrée du batiment au pas cadencé. J'entends le claquement d'une porte et un bruit sourd, comme si on avait laissé tomber un sac de pomme de terre. Je cours jusqu'a la porte ou je m'arrète et m'écrase contre le ciment du mur. Le silence est revenu, interromptu seulement par de grosses gouttes qui tombent du toit dans une flaque d'eau. Du bout de ma botte, je pousse la porte vitrée. Dans le couloir, le corps d'Antoine est recroquevillé autour de son ventre.

Pistolet au poing, je m'approche sur la pointe des pieds. Sa tête est en sang. Je sens le mien bourdonner dans mes oreilles. «Nom de Dieu! Antoine, merde! » Mais son regard fixé, éteint, m'assure qu'il ne dira jamais plus rien. Je m'apprete a lui fermer les yeux quand un bruit de moteur qui demarre m'oblige a me redresser. C'est elle!

Je m'élance dans la rue, prêt a tirer. Rien ne bouge, mais le ronronnement du moteur est partout. Je cherche son visage basané, ses cheveux blonds, courts, mais je ne vois rien. Au milieu de la rue, je me retourne soudain. Deux phares me braquent. Le bruit du moteur qui pousse m'enivre. Les phares, suivis d'un pare-choc chromé, se precipitent vers moi. J'èsquisse, dans un eclair blanc, derrière le pare-brise ruisselant, le visage, les yeux, la bouche de Valerie. J'ai a peine le temps de viser dans sa direction que mes jambes disparaissent d'en dessous de moi.

J'ecoute, transit sous la pluie, la musique monotone des voitures qui passent sur le boulevard a cinq cent metres. Je peux a peine voir le metal bleu de mon pistolet sut le goudron mouillé. Je ne sens plus rien, ma conscience s'enfonce dans l'abime. Sous mes paupieres lourdes de peine, je revois encore une fois le visage de Valerie. J'attends.

A l'hopital on m'a posé mille questions. Non, je ne la connaissais pas. Non, j'avais juste vu sa photo, la photo qu'Antoine portait sur lui. Non, je ne sais pas ou elle est partie.

Entre les jours de delires drogués, de longues nuits m'apportent, sans crier garde, le visage de Valerie.

Deux mois plus tard, sur béquilles, j'écoute le vieux docteur moustachu. Il m'announce que j'ai eu de la chance, que si je m'applique, je pourrai bientot danser comme tout le monde.

Avec un grand sourire je le remercie. Lui, grâve comme une statue, sers la main que je lui tends et murmure sous sa moustache: «Oublie cette femme, ça te fera le plus grand bien.»

Le taxi me ramene chez moi. Ma mère m'acceuille sur le paillasson. J'ai la larme a l'oeil. «Mon grand, J'espere que ça t'a servit de leçon. Tu vas arreter de jouer le voyou et tu va commencer une vie normale.»

Sous le regard sterne mais bienfaisant de ma mere, j'aquiesce «Oui maman.»

Quand finalement je peux me ballader sans bequilles, je commence a respirer un peu. Mes quatres comperes se sont fait descendre pendant une embuscade avec les flics. Plus personne ne me connait. Je peux vivre tranquille.

Sauf que, tard le soir, surtout quand il pleut, j'entends le bruit lointain d'un moteur; et je trace du doigt, dans mon sommeil, un visage encadré de courts cheveux blonds.

Alors, pour me changer les idées, mes parents m'ont achetes un billet d'avion pour Los Angeles.

Octobre, un an apres, a Los Angeles.

J'essuie le sang du nègre sur le blouson de sa femme. Elle me regarde, folle de terreur, sans bouger, sans parler. D'un geste rapide, j'enfonce la lame de mon couteau de combat dans la gorge de la nègresse, qui s'effondre sans dire un mot. Le sang gicle. Je sens quelque chose degouliner le long de mon bras. Je m'essuie sur son blouson et je recupère les deux mille dollars et les trois pistolets mitrailleurs Uzi que je revendrai dans quelques jours. Je quitte la baraque deglinguée et m'eloigne sans me presser de l'endroi du crime, dans ma cutlass supreme. Ah, que'est-ce qu'elle est belle, ma vie...

Le reflet de mes phares sur le coffre de la voiture devant moi sur l'autoroute me rappelle l'instant ou je suis tombe amoureux. Cet être éphemere qui hante mes rêves, mes cauchemars, j'ai décidé de l'aimer.

Bien sur, c'est façile d'aimer a dix mille kilometres. Tiens, elle serait fière, ma mère, si elle me voyait.

Machinalement, je regarde dans le retroviseur pour voir si je ne suis pas suivit par une bagnole de flics. Mais non, ce n'est qu'une petite fiat rouge decapotable.

Je monte le son. La chanson éclate sur la chaine. Soudain, je me sens mal, mais je ne sais pas pourquoi. Je ralentit. Mechanisme automatique pour eviter les ennuis. La fiat rouge me depasse.

Transfixé, je regarde le visage de la conductrice. C'est Valerie. Elle ne me reconnait pas. Je vais la suivre. Coeur battant, j'appuie sur l'accelerateur.

Je m'arrète en bas de l'immeuble. Sa fiat, garée de l'autre cote de la rue, commence a refroidir. J'attends, garé en double file, et je regarde le corps svelte de Valerie qui marche sur le trottoir sombre et finalement disparait dans l'entrée de son immeuble. A l'étage, une lumière s'allume quelques moments plus tard et je devine, un instant, la silouhette si familiere qui se decoupe contre le mur éclairé.

Bon, assez tardé. Je m'éloigne et m'efface dans la ville de dix millions d'habitants.

A minuit, j'arrive chez moi. Je balance les mitraillettes dans le placard et je me douche. Je prends soin de bien laver le sang qui m'etait resté collé à la peau. Entre mes pieds, une eau savonneuse roseâtre s'écoule vers la paume de la douche.

Le long de ma jambe, je trace du regard une longue cicatrice, cadeau de la femme au pare-choc chromé

Je me sens làs. Ma vie ratée m'entraine droit vers une mort précoce dans un caniveau de South Central. J'en ai marre. Marre de tuer des innocents pour des sommes derisoires, marre d'avoir affaire à des salauds qui prostituent leurs mères, leur soeurs, et leurs filles.

Je sors de la douche. Ma tronche me regarde d'au dela du miroir embué. J'essors mon corps ruisselant avec une serviette bleue qui a vu de meilleurs jours.

Mon pieu me répugne. J'y revois comme si c'etait hier les corps de femmes inconnues, cambrées et ouvertes a mes vices.

Je me rhabille. Je sors. Il faut que je me change les idées.

Au restaurant du coin, ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre, je commande une omelette au jambon. Je bouffe.

Je vois du coin de l'oeuil un type louche dehors. C'est Max. Je lui doit du fric. Bon, assez de problemes ce soir. Je compte mille deux cent dollars que je garde dans la poche de mon blouson de cuir et je me lève. «Max!»

Il se retourne. «Matthieu! Qu'est-ce que tu fous ici?»

Max est de Lille. Ça fait dix ans qu'il est aux States, et ça s'entends.

«J'avais la dalle. Dis donc, voila tes tunes.» Je lui tends la liasse.

«Merci mon vieux, ça tombe bien.» Il me sourit.

«Dis donc, tu connais pas une petite française aux cheveux blonds qui conduit une petite fiat rouge decapotable...»

«Rouge? Oui, c'est Valerie, une des copines de Philippe.»

«Philippe qui?»

«Tu le connais. C'est le mec qui s'etait sauté Mireille.»

«A ouais, je m'en souviens.»

J'évite de lui annoncer que j'ai flingué Mireille deux jours avant son depart pour la metropole. Son corps gras avait nourrit les quatres chiens de garde du garage a coté du terrain vague.

«Bon, je me casse. Salut.» Max annonce et s'en va sans se retourner. L'echappement de sa Harley qui demarre enfume le parking.

Je me rassois et finis mon omelette. La serveuse, cassable mais plus du tout sexy, s'acharne a remplir des tasses de café immonde qu'une bande de jeunes juifs bien fringués s'empressent a boire comme s'il n'y avait que ça de vrai dans la vie.

Mon magnum me demange. J'irais bien casser la tronche au jeune à la barbichette arrogante.

Bon, je me calme. Putain, qu'est-ce que j'ai? C'est cette femme, cette Valerie, qui me trouble autant... J'sais plus quoi faire. Je la bute? Non, je ne crois pas. Je la viole? Je la seduis? J'sais pas.

La serveuse m'interrompt. «Pardon, vous avez fini?»

«Euh, oui, presque.»

J'achève la dernière bouchée d'un geste mechanique et je me relaxe sur la banquette en vinyl usé. La femme au pot de café enlève l'assiette sans s'arreter pour discuter.

Je laisse un billet de vingt dollars, plié en deux, sous la salière, et je sors. Il est quatre heures du matin. Vers l'Est, une lueure bleue profile l'horizon industriel.

Je rentre chez moi. Ébèté par la fatigue, je m'effondre sur mon lit défait et m'enfonce dans un rêve brumeux dans lequel marche le corps felin de Valerie suivit par un reflet de miroir aux yeux rouges.

About

Completement fictif. Seulement, apres avoir lu Oro de Cizia Zyke, c'est sortit tout seul en quelques heures.

© 1997 Christopher Mahan